Pourquoi la préparation compte
Chaque entrevue médiatique comporte un enjeu réel : une seule formulation maladroite peut être sortie de son contexte, reproduite dans des dizaines de publications et nuire durablement à une réputation institutionnelle ou personnelle. Dans le paysage médiatique canadien, où les cycles d'information sont rapides et les plateformes numériques amplifient tout, l'imprécision se paie cher.
Inversement, une source bien préparée apporte de la valeur au journaliste. Elle répond avec clarté, fournit des données vérifiables et s'inscrit dans une relation de confiance à long terme avec les salles de rédaction. Le journalisme d'enquête canadien repose sur la qualité des sources : être fiable, c'est être sollicité à nouveau.
Se préparer ne signifie pas répéter un discours entièrement scripté. Il s'agit de connaître vos faits, de comprendre le contexte de l'article, de savoir où se situent vos limites et d'être en mesure de répondre aux questions difficiles sans perdre pied. Cette préparation est à la fois intellectuelle, logistique et psychologique.
Les sources non préparées commettent souvent les mêmes erreurs : elles s'aventurent hors de leur domaine de compétence, elles font des suppositions présentées comme des certitudes, ou elles utilisent un langage ambigu que le journaliste doit interpréter — parfois à leur détriment. Une préparation rigoureuse élimine la majorité de ces risques.
Comprendre le format de l'entrevue
Tous les formats médiatiques ne se ressemblent pas. Avant toute chose, demandez au journaliste des précisions sur le type d'entrevue envisagé, car les contraintes varient considérablement.
- Entrevue enregistrée (radio ou balado) : Vous disposez généralement de temps pour développer vos réponses, mais chaque mot reste au dossier. Le montage peut condenser votre propos ; il est légitime de demander comment la pièce sera éditée.
- Entrevue télévisée en direct : Le temps est limité, souvent entre 3 et 8 minutes. Les réponses doivent être concises et imagées. Les pauses, le langage corporel et le regard caméra comptent autant que le fond.
- Entrevue pour la presse écrite : Le journaliste prend des notes ou enregistre. Vous bénéficiez d'un rythme plus posé, mais vos citations exactes seront publiées. Parlez comme vous écrivez : évitez les phrases inachevées.
- Entrevue par écrit (courriel) : Vous maîtrisez complètement votre texte. Prenez le temps de relire avant d'envoyer. Attention : une réponse écrite peut également être citée intégralement.
- Balado ou webémission : L'atmosphère est souvent plus décontractée, mais l'audience peut être très ciblée et engagée. Renseignez-vous sur l'orientation éditoriale avant d'accepter.
Dans tous les cas, posez ces questions au journaliste avant de confirmer : Quel est l'angle de l'article ou du reportage ? Qui d'autre est interviewé ? Quelle est la date de publication ou de diffusion prévue ? Quel média diffusera le contenu ? Les réponses vous aideront à calibrer vos messages et à anticiper les zones de tension potentielles.
Les documents à rassembler
Une source crédible arrive avec des faits, pas des impressions. Voici les documents à réunir avant votre entrevue :
- Fiche de faits clés : Une page maximum résumant les données essentielles liées au sujet de l'entrevue — chiffres, dates, statistiques vérifiées. Gardez-la sous la main pour éviter toute approximation.
- Dossier de présentation de votre organisation : Historique, mission, structure, résultats. Un journaliste bien informé pose de meilleures questions ; fournir ce contexte en amont facilite l'échange.
- Données de soutien : Rapports officiels, études académiques, données gouvernementales canadiennes (Statistique Canada, ministères), que vous pouvez citer ou transmettre après l'entrevue comme documentation complémentaire.
- Curriculum vitae ou biographie du porte-parole : Pour établir votre légitimité sur le sujet. Indiquez votre titre, votre formation et l'expérience pertinente — sans surcharger.
- Déclarations antérieures : Revoyez ce que vous ou votre organisation avez dit publiquement sur le sujet. La cohérence est un marqueur de crédibilité ; les contradictions alimentent les questions difficiles.
- Contacts de référence : Si une question sort de votre champ d'expertise, avoir les coordonnées d'experts que vous pouvez recommander renforce votre posture de source fiable.
Ne transmettez pas ces documents au journaliste sans les relire sous l'angle de la confidentialité. Tout ce que vous partagez peut être utilisé, sauf accord explicite contraire établi avant l'entrevue (voir la section sur vos droits).
Les questions à anticiper
Un journaliste d'enquête rigoureux construira son entrevue autour d'une progression logique : du contexte général vers les zones de tension. Anticiper cette structure vous permet de préparer des réponses claires et de ne pas être pris au dépourvu au moment critique.
| Catégorie | Exemples de questions |
|---|---|
| Contexte | « Pouvez-vous nous expliquer votre rôle dans ce dossier ? » / « Depuis combien de temps travaillez-vous sur ce sujet ? » |
| Faits | « Quels sont les chiffres exacts ? » / « Pouvez-vous nous fournir une source pour cette donnée ? » / « Y a-t-il des documents publics sur ce point ? » |
| Position officielle | « Quelle est la position de votre organisation sur cette question ? » / « Avez-vous communiqué formellement à ce sujet ? » |
| Controverse | « Des voix critiques affirment que... Que répondez-vous ? » / « Comment expliquez-vous la divergence entre vos déclarations et ces données ? » |
| Avenir | « Quelles mesures envisagez-vous ? » / « Quel est l'échéancier prévu ? » / « Que se passera-t-il si rien ne change ? » |
Pour chaque catégorie, préparez une réponse principale de deux à trois phrases, suivie d'un exemple concret ou d'un chiffre. Exercez-vous à voix haute — la différence entre une réponse pensée et une réponse dite est considérable. Si possible, faites une simulation avec un collègue dans le rôle du journaliste, en lui demandant d'être délibérément incisif.
Ce que vous pouvez refuser
Au Canada, aucune loi n'oblige une personne privée ou un représentant d'organisation à répondre à un journaliste. Vous avez le droit de refuser une question, de différer une réponse ou de poser des conditions à l'entrevue — à condition de le faire clairement et professionnellement.
Les situations légitimes de refus incluent :
- Questions portant sur des sujets couverts par une obligation de confidentialité professionnelle (avocat, médecin, notaire, etc.).
- Informations commercialement sensibles ou protégées par un accord de non-divulgation en vigueur.
- Renseignements personnels sur des tiers qui n'ont pas consenti à être cités.
- Sujets faisant l'objet d'une procédure judiciaire en cours, où vos déclarations pourraient vous exposer.
- Questions hors de votre champ de compétence ou de mandat — rediriger vers la bonne personne est plus crédible que de spéculer.
La façon de refuser est aussi importante que le refus lui-même. Dites simplement : « Je ne suis pas en mesure de commenter ce point précis, mais je peux vous dire que... » et redirigez vers ce que vous pouvez partager. Évitez le « sans commentaire » sec, qui est souvent interprété comme de l'évasion et peut devenir lui-même une information. La transparence sur la raison du refus, même partielle, préserve votre crédibilité.
Après l'entrevue : vos droits
Une fois l'entrevue terminée, plusieurs droits s'appliquent selon la nature du média et des engagements pris. Il est important de les connaître avant — pas après — la publication.
Droit de révision des citations : Dans certaines publications, surtout spécialisées, les journalistes acceptent de vous soumettre vos citations directes avant publication pour vérification factuelle. Ce droit n'est pas universel et doit être négocié avant l'entrevue. Notez que cela ne vous donne pas de droit de veto sur le contenu éditorial — vous ne pouvez vérifier que l'exactitude de vos propres propos.
Droit de demander une correction : Si un fait vous concernant est rapporté de manière erronée, vous pouvez demander une rectification au média. Au Canada, la plupart des organisations journalistiques sérieuses disposent d'un processus de correction formalisé. Documentez votre demande par écrit et conservez les échanges.
Droit de déposer une plainte : Si vous estimez que le traitement journalistique viole les normes déontologiques reconnues, vous pouvez vous adresser au Conseil de presse du Québec pour les médias québécois, ou directement à l'ombudsman du média concerné. Pour les médias fédéraux sous réglementation du CRTC, une plainte formelle est possible.
Gestion du suivi : Transmettez au journaliste les documents complémentaires promis dans les 24 heures. Si la publication tarde et que vous disposez de nouvelles informations pertinentes, signalez-les. Maintenir un contact professionnel après l'entrevue renforce votre position de source de référence.
Spécificités canadiennes
Le cadre légal et déontologique canadien présente des particularités importantes pour toute source ou sujet d'entrevue.
Protection des sources journalistiques : Au Canada, la Loi sur la protection des sources journalistiques (L.C. 2017, c. 22) offre une protection substantielle aux journalistes contre l'obligation de révéler leurs sources. Pour une source, cela signifie qu'un accord de confidentialité « hors dossier » ou « sous embargo » est juridiquement reconnu, même si la portée varie selon les provinces et les circonstances.
LPRPDE et enregistrement des entrevues : La Loi sur la protection des renseignements personnels et les documents électroniques (LPRPDE) régit la collecte et l'utilisation des renseignements personnels dans le cadre des activités journalistiques à des fins commerciales. Si un journaliste enregistre votre entrevue, il est d'usage — et parfois légalement requis selon la province — de vous en informer avant le début. En Ontario, la Criminal Code s'applique aux enregistrements secrets : un seul consentant (partie à la conversation) suffit légalement, mais les standards éthiques exigent généralement une notification explicite.
Code de déontologie de l'Association canadienne des journalistes (ACJ) : L'ACJ maintient un code d'éthique qui encadre la pratique journalistique au Canada. Ce code reconnaît la nécessité de vérifier les faits, de chercher la réponse des personnes concernées et d'identifier clairement les sources. Comprendre ces obligations peut vous aider à dialoguer efficacement avec les journalistes et à savoir ce qu'ils sont tenus de faire.
Bilinguisme : Au Canada, les entrevues peuvent être conduites en français ou en anglais. Si vous n'êtes pas à l'aise dans la langue choisie, vous avez le droit de demander à être interviewé dans l'autre langue officielle. Pour les organismes fédéraux, la Loi sur les langues officielles impose des obligations précises en matière de communication publique.
Checklist de préparation
Utilisez cette liste avant chaque entrevue pour vous assurer que vous êtes prêt.
- Confirmer le format de l'entrevue (enregistrée, en direct, écrite, balado)
- Demander l'angle éditorial et les sujets abordés
- Vérifier qui d'autre est interviewé dans le même article ou reportage
- Préparer une fiche de faits clés d'une page maximum
- Réviser les déclarations publiques antérieures sur le sujet
- Identifier les questions potentiellement délicates et préparer des réponses courtes
- Définir vos deux ou trois messages principaux à faire passer
- Négocier en amont tout accord de confidentialité ou embargo si pertinent
- Confirmer si les citations vous seront soumises avant publication
- Faire une simulation d'entrevue avec un collègue
- Prévoir un espace calme, sans interruptions, pour l'entrevue elle-même
- Noter les coordonnées du journaliste pour le suivi post-entrevue
FAQ
- Puis-je demander les questions à l'avance ?
-
Vous pouvez le demander, et certains journalistes accepteront de vous donner les grandes thématiques ou le cadre général. Cependant, il est rare qu'un journaliste d'enquête vous transmette une liste exhaustive de questions, car cela limiterait sa capacité à suivre les fils de la conversation. Une demande formulée ainsi est plus efficace : « Pourriez-vous me confirmer les sujets principaux que vous souhaitez aborder ? Cela me permettra de préparer les informations pertinentes. » Cette formulation est centrée sur votre utilité en tant que source, et non sur le contrôle du processus éditorial.
- Que faire si je réalise après l'entrevue que j'ai dit quelque chose d'inexact ?
-
Contactez le journaliste immédiatement, avant la publication si possible. Expliquez l'erreur factuellement, sans dramatiser, et fournissez l'information correcte avec une source vérifiable. La plupart des journalistes préfèrent rectifier avant publication plutôt que de publier une erreur. Si la publication a déjà eu lieu, demandez une correction formelle par écrit, en conservant une copie de votre demande. Agir rapidement et de bonne foi est toujours votre meilleure option.
- Est-il conseillé d'enregistrer l'entrevue de mon côté ?
-
Oui, dans la plupart des contextes, c'est une pratique prudente et légitime. Informez le journaliste que vous enregistrez également — la transparence est préférable. Cet enregistrement ne sera pas publié, mais vous disposez ainsi d'une preuve exacte de vos propos en cas de litige sur une citation. En Ontario, l'enregistrement d'une conversation à laquelle vous participez est légal sans obligation d'en informer l'autre partie, mais les standards éthiques recommandent la notification. Si l'entrevue se déroule dans une autre province, vérifiez la législation locale applicable.
Prêt à prendre la parole ?
L'équipe de Flatoutserver accompagne les organisations et les individus avant, pendant et après leurs entrevues médiatiques. Que ce soit pour une préparation structurée ou pour faire valoir vos droits à la suite d'une publication, nous sommes là.